Au fil des années, j’ai consacré beaucoup de temps à l’étude de l’histoire du Reiki. Avec le recul, cet intérêt historique demeure important, mais il n’occupe plus pour moi la place centrale qu’il avait auparavant. L’essentiel réside désormais dans la compréhension du Reiki comme pratique, dans sa forme comme dans son esprit. Cette perspective rejoint d’ailleurs l’intention souvent attribuée à Usui Sensei : rendre sa méthode accessible et compréhensible.
Les informations disponibles sur la vie de Mikao Usui restent limitées et, sur plusieurs points, incertaines. Les sources les plus souvent retenues sont la stèle commémorative qui lui est consacrée, les textes introductifs à sa méthode et les instructions de pratique réunies dans l’Usui Reiki Hikkei. Une partie importante du discours contemporain sur Usui repose toutefois sur des reconstructions, des témoignages tardifs ou des interprétations qu’il convient d’aborder avec prudence.
Le présent texte rassemble des notes issues de mes recherches personnelles. J’ai cherché à confronter les informations disponibles, à signaler les incertitudes lorsque cela était nécessaire et à réviser le document au fil des découvertes. Il ne s’agit donc pas d’un exposé définitif, mais d’un travail évolutif, fondé sur un effort de vérification et de mise en perspective.
Naissance, origines familiales et premiers repères biographiques
Mikao Usui naît le 15 août 1865, selon le calendrier grégorien, à la fin de l’ Époque d'Edo . Il voit le jour dans le village de Taniai, situé dans le district de Yamagata. Les désignations administratives ayant évolué au fil du temps, les localisations mentionnées dans les sources anciennes ne correspondent pas toujours exactement aux appellations actuelles.
Les sources mentionnent pour Usui un nom bouddhiste, Gyôhan, ainsi qu’un nom posthume, Reizan-in Shyo Tenshin Koji. Comme souvent dans ce type de documentation, ces éléments relèvent d’un cadre religieux et commémoratif qu’il convient de replacer dans son contexte culturel.
La stèle commémorative attribue à Mikao Usui une ascendance remontant à Tsunetane Chiba, samouraï ayant vécu entre la fin de l’époque de Heian et le début de l’époque de Kamakura. Cette affirmation fait partie des éléments traditionnellement repris dans les biographies d’Usui, même si, comme pour d’autres données généalogiques anciennes, elle dépend largement de la documentation conservée et de son interprétation.
Son père se prénommait Taneuji, également appelé Uzaemon. Sa mère appartenait à la famille Kawai. Les sources lui attribuent aussi une sœur aînée, Tsuru, ainsi que deux frères : Sanya, devenu médecin, et Kuniji, entré dans la police.
Les biographies consacrées à Usui le décrivent souvent comme un enfant studieux et appliqué. Ce type de caractérisation, fréquent dans les textes commémoratifs, participe à la construction d’une figure exemplaire et doit donc être lu avec un certain recul critique.
À l’âge adulte, Usui semble avoir poursuivi des études variées et s’être intéressé à des domaines multiples. Plusieurs auteurs avancent qu’il aurait voyagé en Europe et en Amérique et qu’il se serait trouvé en contact avec des idées ou des milieux intellectuels ouverts aux influences occidentales. Ces éléments sont souvent repris, mais leur degré de certitude varie selon les sources. Ils s’inscrivent toutefois dans un contexte plus large : celui d’un Japon engagé, à partir de l’ère Meiji, dans une transformation profonde et dans une ouverture croissante vers l’extérieur.
Contexte éducatif, religieux et moral à la fin de l’époque d’Edo
Certains commentateurs avancent que Mikao Usui aurait été envoyé, dans son enfance, dans un temple relevant du bouddhisme Tendai pour y recevoir une partie de son éducation. Aucune source décisive ne permet toutefois de l’affirmer avec certitude, ni même d’identifier précisément l’institution concernée. Il reste néanmoins plausible qu’il ait été formé dans un environnement où l’enseignement bouddhique occupait une place importante. À la fin de l’époque d’Edo, les temples jouaient souvent un rôle majeur dans l’instruction élémentaire, notamment à travers les terakoya, petites écoles où l’on enseignait à la fois des savoirs religieux, moraux et pratiques.
Le cadre moral de l’époque était également marqué par des références confucéennes. Les textes de formation populaire diffusaient des principes de conduite fondés sur les devoirs relationnels, le sens de l’ordre, la loyauté, la distinction des rôles sociaux, la confiance, l’affection envers autrui, la droiture, la bienséance et la sagesse. Ce socle moral, partagé sous des formes diverses, a profondément influencé la culture éducative japonaise.
Le bouddhisme proposait pour sa part un ensemble de disciplines morales et spirituelles : respect des parents et des maîtres, aspiration à l’éveil, pratique religieuse, lecture et récitation des sutras, ainsi qu’un ensemble de conduites jugées bénéfiques en opposition aux comportements considérés comme fautifs. Ces références n’étaient pas isolées ; elles participaient d’un univers normatif plus large, où formation morale, discipline personnelle et vie religieuse étaient étroitement liées.
Au fil du temps, ces influences confucéennes, bouddhiques et shintoïstes se sont croisées, superposées et parfois opposées. Comprendre cet arrière-plan permet de mieux situer l’univers intellectuel et spirituel dans lequel Usui a pu évoluer avant l’émergence de sa propre méthode.
Réformes de l’ère Meiji : cadre politique, religieux et éducatif
L’année 1868 ouvre l’ère Meij, période de modernisation rapide au cours de laquelle le Japon transforme ses institutions politiques, militaires, éducatives et religieuses. Cette réorganisation vise à renforcer l’État et à adapter le pays à un contexte international devenu plus contraignant. Pour comprendre le monde dans lequel Usui a grandi, il suffit de retenir ici quelques mutations majeures : recentralisation du pouvoir à Tokyo, réorganisation du shinto et du bouddhisme, développement d’un système éducatif national et affaiblissement progressif des anciens cadres féodaux.
La fondation de l’université de Tokyo prolonge ce mouvement en donnant au pays une institution emblématique de son ambition intellectuelle et administrative. L’ensemble de ces réformes éclaire le monde dans lequel Usui a vécu : un Japon traversé par la modernisation, la redéfinition des savoirs et la recomposition du religieux.
Transformation sociale : abolition des bushi et fin d’un ordre ancien
En 1876, l’abolition de la classe des bushi marque une rupture majeure dans l’histoire sociale du Japon. Cette réforme met fin à un ordre hérité du monde féodal et accompagne la réorganisation des fonctions militaires, administratives et symboliques de l’État. Pour la génération d’Usui, ces bouleversements constituent l’arrière-plan d’un pays où les anciennes hiérarchies sont en train de perdre leur stabilité.
La même année, il instaure «Shinbutsu Bunri», littérallement, «interdiction légale de la fusion des Kami, divinités ou esprits vénérés dans la religion shintoïste, et des Bouddha», et oblige ainsi le Shintō et le bouddhisme à se séparer.
Pratique martiale attribuée à Usui : l’hypothèse de l’Aiki jutsu
Certains auteurs affirment qu’Usui aurait commencé l’Aiki jutsu vers l’âge de douze ans et qu’il aurait atteint un niveau élevé dans cette discipline à l’âge adulte. En l’état des sources, ces affirmations doivent toutefois être présentées comme des hypothèses biographiques plutôt que comme des faits pleinement établis.
L’Aiki jutsu est un art martial fondé sur une coordination subtile entre l’attaque et la défense. Le principe central de cette discipline est de rassembler et canaliser l’énergie, appelée « ki », puis d’harmoniser cette énergie avec celle de l’adversaire. Le pratiquant cherche ainsi à maîtriser toute situation conflictuelle, non pas en s’opposant frontalement, mais en utilisant le principe d’unification et d’harmonisation des forces contraires.
Les racines de l’Aiki jutsu se trouvent dans la doctrine In-Yo-Ho, qui prône l’équilibre et l’harmonie entre l’homme, le ciel et la terre. Son principe fondamental, l’« aïki-ho », met l’accent sur la non-résistance face à l’action ou à la réaction de l’adversaire. Plutôt que de s’opposer, le pratiquant adapte et canalise l’énergie en présence afin de parvenir à une résolution contrôlée des conflits.
Vie familiale et parcours professionnel d’Usui Sensei
Union et descendance
En 1887, Usui Sensei épouse Sadako Suzuki, dont la date de naissance demeure inconnue. Sadako Suzuki décède le 17 octobre 1946. De leur mariage naissent deux enfants : un fils, Fuji, né en 1908 et décédé le 10 juillet 1946, ainsi qu’une fille, Toshiko, née en 1913 et décédée le 23 septembre 1935.
Fuji poursuit une brillante carrière universitaire et devient professeur à l’université de Tokyo. À la mort de son père, il reprend les affaires familiales et fait également ériger la tombe de celui-ci en 1927, soit l’année suivant le décès de son père.
Carrière et engagements
Usui Sensei est souvent décrit comme ayant exercé des activités variées — homme d’affaires, fonctionnaire, journaliste, missionnaire, secrétaire ou encore aumônier de prison, selon certaines sources secondaires. Il aurait également été en relation avec Shinpei Goto entre 1898 et 1906. Après des fonctions dans divers ministères, Shinpei Goto devint gouverneur de la ville de Tokyo en 1920. Même si le détail exact de ce parcours reste difficile à établir, ces éléments suggèrent une insertion dans des milieux sociaux et intellectuels relativement ouverts, susceptibles d’avoir élargi son horizon.
Évolution de la liberté religieuse et renouveau spirituel au Japon
En 1889, la promulgation de la constitution japonaise constitue un tournant décisif dans l’histoire religieuse du pays. Ce texte fondamental rétablit la liberté de croyances religieuses pour l’ensemble des citoyens japonais, mettant fin à une longue période de contrôle strict des pratiques religieuses. Grâce à cette avancée juridique, une nouvelle diversité spirituelle s’épanouit sur l’archipel.
Les recherches de Jean Herbert révèlent que, dès le XIVe siècle, une réaction de défense face à l’influence grandissante du bouddhisme s’amorce au Japon. Ce mouvement connaît une intensification notable au XVIIe siècle, à travers une vaste opération de purification des temples shintô, laquelle s’étend à l’échelle nationale au siècle suivant. C’est dans ce contexte que le pays voit, pour la première fois, l’émergence de grand théologiens tels que Motoöri Norinaga, Kamo no Mabuchi et Hirata Atsutane, dont les travaux marquent un renouveau intellectuel et spirituel. Leur contribution influence durablement le paysage religieux japonais et participe à la redéfinition de son identité spirituelle.
Influences spirituelles attribuées à Usui : érudition, milieux et rapprochements possibles
Plusieurs témoignages et commentaires présentent Usui comme un homme de vaste culture, intéressé par l’histoire, les textes bouddhiques, certaines disciplines morales et spirituelles, ainsi que par diverses formes de connaissance pratique. Cette image est plausible, mais il convient d’éviter de transformer en certitudes toutes les influences qui lui sont rétrospectivement attribuées. Il est souvent plus rigoureux de parler de milieux fréquentés, de convergences possibles ou de proximités intellectuelles.
Rapprochement possible avec Kawatsura Bonji
Il a parfois été suggéré qu’Usui aurait pu connaître, directement ou indirectement, Kawatsura Bonji (1862-1929), fondateur du courant Miitsukai, centré notamment sur des pratiques de purification comme le Misogi, purification sous les cascades. En l’absence de preuve décisive, il est préférable de parler d’un rapprochement possible plutôt que d’une influence démontrée. L’intérêt de cette hypothèse réside surtout dans les affinités qu’elle laisse entrevoir entre certains milieux spirituels japonais du début du XXe siècle.
Parcours spirituel de Kawatsura Bonji
Le parcours de Kawatsura Bonji illustre l’existence, au Japon de cette période, de milieux spirituels où se combinaient ascèse, purification, discipline corporelle et recherche d’efficacité religieuse. L’intérêt de ce rapprochement, pour l’histoire du Reiki, tient moins à la biographie détaillée de Kawatsura qu’au climat culturel qu’il permet d’évoquer.
Publication du premier numéro de «Chokurei-gun» par Omoto Kyo
En février 1909, le groupe spirituel Omoto Kyo, dirigé par Onisaburo Deguchi et enraciné dans la tradition shintoïste, publie le premier numéro de sa revue Chokurei-gun. Cet élément illustre le dynamisme du paysage religieux japonais de l’époque et la circulation croissante de nouvelles formes de diffusion spirituelle.
Onisaburo Deguchi, figure centrale du groupe, exerce une influence notable sur de nombreuses personnes de son époque. Parmi celles-ci, on compte Morihei Ueshiba, qui deviendra plus tard le Fondateur de l’Aïkido. Ce rayonnement intellectuel et spirituel met en lumière l’impact d’Omoto Kyo et de son dirigeant sur le développement de courants spirituels et martiaux contemporains.
Hypothèse d’une influence de Morihei Tanaka
Il a également été proposé qu’Usui ait pu être en contact avec les idées de Morihei Tanaka (1884-1928), voire avec son entourage. Morihei Tanaka fut l'un des fondateurs d'un groupe spirituel appelé Tareido enseignant une méthode de soins avec le même arrière-plan spirituel que le Reiki. Il était un maître spirituel dans l'art de guérir avec les pouvoirs psychiques, cependant, après sa mort subite, le mouvement a cessé d'exister et ses enseignements ont été presque totalement perdus.
En l’absence de preuve décisive, ce rapprochement doit rester hypothétique. Son intérêt principal est de rappeler qu’au Japon de cette période, plusieurs courants de soin et de transformation spirituelle cherchaient à articuler efficacité pratique, discipline intérieure et horizon religieux.
L’intégration du judo et du kendo dans l’éducation japonaise
En 1910, le Judo et le Kendo sont officiellement introduits dans le programme des écoles publiques japonaises. Cette décision reflète l'importance accordée à ces disciplines martiales, qui ne sont pas seulement considérées comme des pratiques sportives, mais aussi comme des vecteurs de développement physique, moral et spirituel pour la jeunesse japonaise. L'intégration du Judo et du Kendo au sein du système éducatif témoigne de leur rôle majeur dans la transmission des valeurs traditionnelles et dans la formation du caractère des élèves.
Transition de l’ère Meiji à l’ère Taishō
Le 30 juillet 1912 marque la disparition de l’empereur Meiji. Sa dépouille repose à Kyoto, sur le mont Fushimi Momoyama Ryo, tandis que son âme est honorée au sanctuaire Meiji Jingu à Tokyo. À la suite de ce décès, c’est Yoshihito, Prince Haru no Miya (1879-1926), qui accède au trône impérial. Cet événement inaugure le commencement de l’ère Taishô.
L’introduction des préceptes du Reiki et leur origine
En 1915, d’après certaines sources, les préceptes du Reiki auraient été intégrés à l’enseignement d’Usui sensei. Il est important de souligner que, contrairement à ce que certains commentateurs du Reiki ont longtemps affirmé, ces préceptes n’ont pas été promulgués par l’empereur Meiji lui-même. Cette idée reçue persiste, mais les recherches démontrent une autre réalité.
Il existe en effet un ouvrage intitulé «Kenzen No Genri» («Principes de santé»), rédigé par le philosophe Suzuki Bizan en mars 1914, qui présente des préceptes similaires à ceux transmis par Usui sensei. Cela suggère que les enseignements d’Usui se sont inspirés de courants philosophiques et moraux contemporains, plutôt que d’un décret impérial.
La question de l’inspiration des préceptes du Reiki se pose légitimement au regard de leur formulation et de leur contexte d’enseignement. Le paragraphe intitulé « Un chemin vers l’état sain » présente ainsi :
«Aujourd’hui seulement (Kyo dake wa) ;
Ne sois pas fâché (Ikarazu) ;
Ne sois pas craintif (Osorezu) ;
Avec honnêteté (Shojiki ni) ;
Effectue diligemment ton devoir (Shokumu ni hagemi) ;
Sois aimable avec les autres. (Hitoni shinsetsu ni).»
La version exacte des préceptes figurant sur la stèle commémorative d’Usui sensei est la suivante :
«Lorsque les étudiants commençaient le Reiki, on leur enseignait en premier le code de conduite formulé par l’Empereur Meiji, et on répétait matin et soir sous la forme d’une chansonnette qui nous permettait de garder à l’esprit les cinq préceptes suivants :
Aujourd’hui seulement (Kyô dake wa) ;
Pas de colère (Ikaru na) ;
Pas de souci (Shinpai suna) ;
De la gratitude (Kansha shite) ;
De la diligence (Gyo wo hageme) ; (Le soin et l'effort constant – figure parmi les sept vertus fondamentales. Elle peut être révélatrice d'une éthique du travail, de la conviction que le travail est une valeur en soi.)
Soyons bons envers tous (Hito ni shinsetsu ni).»
Pratique du Zen et maturation spirituelle d’Usui
D’après certaines sources, Usui aurait pratiqué le Zen à partir de 1918 pendant plusieurs années. Si cette donnée est retenue, elle suggère moins une appartenance monastique qu’un approfondissement personnel de la discipline spirituelle. Elle éclaire surtout la phase de recherche intérieure qui précède, dans le récit traditionnel, l’expérience de Kurama-yama.
Kurama-yama et l’émergence du Reiki dans le récit fondateur
Dans le récit traditionnel de la naissance du Reiki, Usui entreprend en mars 1922 une retraite ascétique sur le mont Kurama, près de Kyoto. Cet épisode est présenté comme l’aboutissement d’un long cheminement intérieur, marqué par l’étude, la pratique et la recherche d’un apaisement profond de l’esprit. Quelles que soient les variations de détail selon les sources, Kurama-yama occupe une place centrale dans la mémoire du Reiki comme moment de bascule spirituelle.
La porte de Kurama-dera. Photo prise lors de mon voyage au Japon.
La pratique entreprise par Usui est décrite comme une forme de shugyo, c’est-à-dire d’entraînement spirituel intensif. Dans le contexte japonais, ce type de discipline associe souvent immobilité, méditation, ascèse et transformation de soi. Il ne s’agit donc pas seulement d’un épisode biographique isolé, mais d’une démarche intelligible dans les traditions spirituelles du Japon de l’époque.
Selon un témoignage tardif rapporté par Fumio Ogawa, Usui aurait vécu, au terme de cette ascèse, une expérience spirituelle décisive, souvent décrite comme une illumination ou une réalisation intérieure. C’est également dans ce cadre narratif qu’apparaissent les premiers récits de guérison associés au Reiki. Ces éléments appartiennent au cœur de la tradition transmise sur Usui ; ils jouent un rôle fondateur dans l’identité du Reiki, même si leur formulation relève en partie du langage du témoignage et de la mémoire.
La stèle commémorative consacrée à Usui constitue ici l’un des appuis documentaires les plus souvent mobilisés. Elle confirme l’importance attribuée à l’ascèse de Kurama-yama et à l’obtention d’un pouvoir de guérison conçu comme la manifestation immédiate d’une réalisation spirituelle.
«Un jour, il alla à Kurama-yama pour pratiquer le «Shyu-gyo», une célèbre pratique ascétique de jeûne. Au matin du dernier jour de sa retraite (le 21ème jour), il obtint une influence spirituelle très forte au-dessus de lui et obtint la réalisation du sens de la voie. Cette influence se manifesta tout de suite en tant que pouvoir de guérison miraculeuse. Il essaya d'enseigner cette méthode à tout le monde et non pas la garder traditionnellement comme un secret de famille.»
Dans cette perspective, le terme «Reiki» renvoie à la fois à l’expérience spirituelle fondatrice et à la force de guérison qui en découle. Usui donne à sa méthode le nom de «Shin Shin Kaizen Usui Reiki Ryoho», que l’on peut comprendre comme un art de guérison orienté vers l’amélioration de l’esprit et du corps. Il est utile de rappeler que l’expression Reiki Ryoho n’était pas entièrement isolée dans le paysage thérapeutique japonais de l’époque ; la spécificité d’Usui réside moins dans l’invention du vocabulaire que dans la structuration singulière de sa méthode.
Enfin, il importe de noter que les expressions «Usui Dô» et «Usui Teate» n’ont jamais servi à désigner les enseignements du Reiki d’Usui sensei. Ces termes ont été créés par des maîtres de Reiki Occidental : Chris Marsh pour «Usui Teate», qui porte sur la pratique du soin manuel et les kototama , et Dave King pour «Usui Dô», la Voie d’Usui, qui recouvre les cinq préceptes, les poèmes de l’Empereur Meiji, les méditations, les techniques de purification (Misogi) et le Reiju (Rituel initiatique).
Avril 1922 : fondation de la Gakkai et premiers cadres de transmission
Quelques semaines après l’épisode de Kurama-yama dans le récit traditionnel, Usui fonde en avril 1922 l’Usui Reiki Ryoho Gakkai à Tokyo. Cette création marque le passage d’une expérience personnelle à une entreprise de transmission organisée. Le Reiki n’est plus seulement présenté comme une réalisation intérieure, mais comme une méthode susceptible d’être enseignée, pratiquée et diffusée.
Dès cette première phase, l’enseignement semble structuré en degrés et ouvert à un public relativement large. Les sources insistent également sur l’importance de l’intuition dans la pratique, notamment à travers le Reiji ho, méthode de Reiki intuitif où l’énergie guide le pratiquant. Cette combinaison entre cadre pédagogique et orientation intuitive est l’un des traits marquants du Reiki d’Usui tel qu’il est généralement reconstruit.
L’introduction des symboles dans le système d’Usui sensei
La question de l’introduction des symboles dans l’enseignement d’Usui reste discutée. Certains auteurs évoquent une influence possible de Toshihiro Eguchi, son étudiant et fondateur de l'École «Tenohira Ryoji Kenkyu-kaï», déjà engagé dans des pratiques de soin par les mains et de visualisation symbolique. En l’état, il est préférable de présenter ce point comme une hypothèse historiographique plutôt que comme une certitude établie.
Le tremblement de terre du Kantō et l’engagement de Mikao Usui auprès des sinistrés
Le 1er septembre 1923, le grand séisme du Kantō frappe la région de Tokyo et de Yokohama et provoque une catastrophe humaine et matérielle majeure. Les bilans varient selon les sources, mais tous s’accordent sur l’ampleur exceptionnelle du désastre, aggravé par les incendies qui suivent le tremblement de terre et par la désorganisation générale des secours.
Dans le récit transmis par la stèle commémorative, Mikao Usui apparaît alors comme une figure de secours et de compassion, profondément mobilisée auprès des sinistrés. Le texte insiste sur son inquiétude pour les victimes et sur l’ampleur de l’aide qu’il leur aurait apportée. Cette présentation relève du registre commémoratif, mais elle concorde avec l’image d’un enseignant soucieux d’inscrire sa pratique dans un service concret rendu à autrui. L’épisode marque en tout cas un moment important dans la mémoire du Reiki, en associant sa diffusion à une situation d’urgence collective.
Le manuel «Usui Reiki Hikkei» : structure et contenu
Vers 1924, l’enseignement d’Usui semble se doter d’un support écrit plus structuré avec l’Usui Reiki Hikkei. Ce manuel occupe une place importante dans l’histoire du Reiki, non seulement comme recueil de contenus pratiques, mais aussi comme indice d’une volonté d’organiser la transmission. Il témoigne du passage d’un enseignement largement oral et expérientiel à une pédagogie davantage cadrée.
Le document est généralement présenté comme organisé en trois grands ensembles. Le premier propose une introduction au Reiki, sous forme de questions-réponses, et expose les finalités de la méthode ainsi que certains de ses principes directeurs.
Le deuxième ensemble, souvent désigné comme le Ryoho Shishin, rassemble des indications de traitement et des positions de mains associées à différentes affections. Sa présence montre que l’enseignement d’Usui ne relevait pas uniquement d’un discours spirituel ou moral, mais comportait aussi un volet pratique et méthodique destiné à guider les élèves.
Le troisième ensemble réunit les Gyosei (poèmes) de l’empereur Meiji. Leur inclusion rappelle que le Reiki d’Usui associait pratique du soin, discipline intérieure et formation morale. Le Hikkei apparaît ainsi comme un outil de transmission à la fois technique, éthique et contemplatif.
Dans la forme transmise plus tard par Kimiko Koyama, la 6ème Présidente de la Gakkai, le manuel comptait 68 pages. Ce chiffre se rapporte donc à une version conservée et compilée après Usui, et non nécessairement à un état initial parfaitement stabilisé du document.
Construction de la clinique de Reiki et réorganisation des niveaux d’enseignement
En 1925, l’ouverture d’un lieu de pratique plus important à Nakano marque une nouvelle étape dans l’institutionnalisation du Reiki. La transmission paraît alors mieux structurée, avec des niveaux d’enseignement distincts et une progression plus lisible pour les élèves. Ce moment est important moins pour le détail exact des intitulés que pour ce qu’il révèle : le passage d’un cercle de transmission encore souple à un dispositif pédagogique plus formalisé.
La disparition de Mikao Usui et la transmission de son héritage
Le 9 mars 1926, Mikao Usui meurt alors qu’il se trouve en déplacement dans l’ouest du Japon. Sa disparition met fin à une période de diffusion particulièrement rapide du Reiki, mais elle n’interrompt pas la transmission de la méthode, déjà portée par un réseau d’élèves avancés et par la Gakkai.
Certains témoignages tardifs, notamment rapportés par Hyakuten Inamoto, Fondateur du Komyo Reiki, suggèrent qu’Usui aurait consciemment accéléré la formation de certains élèves dans les dernières années de sa vie. Cette hypothèse vise à expliquer la rapidité avec laquelle plusieurs praticiens ont ensuite été en mesure d’enseigner à leur tour. Elle doit toutefois être présentée comme une reconstruction rétrospective plutôt que comme un fait pleinement documenté.
Les chiffres le plus souvent repris évoquent plus de 2 000 élèves formés par Usui, dont 19 auraient atteint un niveau avancé de transmission. Ces données, importantes dans l’historiographie du Reiki, sont fréquemment citées mais doivent être replacées dans le cadre des sources disponibles.
Une photographie témoigne d’un moment important dans l’histoire du Reiki, où Mikao Usui apparaît assis au deuxième rang en partant de la gauche, entouré de ses étudiants. Parmi eux, Hayashi sensei occupe une place particulière, étant situé au premier rang, à l’extrême gauche.

La légende accompagnant la photo mentionne : «Shin Shin Kaizen Usui Reiki Ryoho Reiju-sha Ichido», ce qui peut être traduit par «Atelier de transformation de la méthode de guérison Reiki d’Usui, membres autorisés à donner le Reiju». Cette inscription souligne l’importance de la transmission du Reiju au sein du groupe, marquant l’acquisition de l’autorisation de transmettre les enseignements du Reiki.
La datation portée sur la photographie indique l’époque Taishō, précisément le 16 janvier 1926, situant ainsi ce rassemblement peu de temps avant le décès de Mikao Usui.

Une autre photographie emblématique met en lumière Mikao Usui sensei, assis au deuxième rang, sixième en partant de la gauche, entouré de ses étudiants. Ce cliché illustre l’importance des rassemblements entre le maître et ses disciples au sein du groupe, témoignant de la transmission directe des enseignements du Reiki. On distingue également Hayashi sensei, figure essentielle du Reiki, qui apparaît sur le rang du haut, quatrième en partant de la droite. Cette disposition sur la photo met en avant la place significative des principaux élèves d’Usui sensei et souligne l’atmosphère de partage et de transmission qui régnait lors de ces rencontres.
Quelques élèves marquants de Mikao Usui et leur rôle dans la transmission du Reiki
Parmi les nombreux disciples de Mikao Usui, plusieurs ont joué un rôle essentiel dans le développement et la diffusion du Reiki, chacun apportant sa contribution spécifique à la préservation et l’évolution de cette pratique. On compte notamment : Yuri-in, nonne Tendai et amie de Tenon-in, qui a affirmé avoir étudié auprès de Mikao Usui de 1920 à 1926 ; Mariko Suzuki San, nonne du Bouddhisme Tendaï et cousine de l’épouse de Mikao Usui, ayant suivi son enseignement de 1915 à 1926 ; Hoichi Wanami ; Kanichi Taketomi ; Tenon-in (nom bouddhiste de Mariko Obaasan) ; Toshihiro Eguchi ; Kaiji Tomita ; Chujiro Hayashi ; Juzaburo Ushida ; Sonoo Tsuboi ; Masayuki Okada ; Kozo Ogawa ; Yoshiharu Watanabe ; Harue Nagana ; et Imae Mine. Certains d’entre eux sont particulièrement connus pour leur contribution à la transmission du Reiki au Japon et à l’étranger.
Mariko Suzuki San et la transmission de l’Usui Teate
Mariko Suzuki San, nonne du Bouddhisme Tendaï et cousine de l’épouse de Mikao Usui, a étudié avec ce dernier de 1915 à 1926. Elle possédait des manuscrits originaux de Mikao Usui et a retranscrit des techniques de méditation ainsi que des enseignements. Son rôle fut déterminant dans la transmission de l’Usui Teate en Occident, bien que cette affirmation soit contestée par les membres de la fédération du Gendaï Reiki ho.
Kozo Ogawa et la Fondation originelle de Mikao Usui
Kozo Ogawa s’est investi activement dans la poursuite de la Fondation originelle de Mikao Usui, appelée Usui Reiki Ryohô Gakkaï. Il a fondé une clinique de Reiki à Shizuoka et transmis ses connaissances à son fils adoptif, Fumio Ogawa.
Toshihiro Eguchi et la diffusion du Reiki au Japon
Ami proche de Mikao Usui, Toshihiro Eguchi a fondé l’Ecole « Tenohira Ryoji Kenkyu-kaï » et contribué de façon significative à la pérennité du Reiki au Japon. Il a publié de nombreux ouvrages sur la guérison naturelle et les soins par imposition des mains de 1928 jusqu’à sa mort en 1954, notamment «Te No Hira Ryoji Nyumon» («Introduction au soin par imposition des mains») et «Te No Hira Ryoji Wo Kataru» («Une histoire du soin par imposition des mains»).
Kaiji Tomita et le développement de l’école Teate Ryoho Kai
Kaiji Tomita, élève direct de Mikao Usui, a fondé sa propre école, «Teate Ryoho Kai». Son enseignement comprenait quatre niveaux : Shoden, Chuden, Okuden et Kaiden. En 1933, il a publié l’ouvrage «Reiki To Jinjutsu - Tomita Ryu Teate Ryoho», réédité en 1999 avec l’aide de Toshitaka Mochizuki. Ce livre inclut des études de cas, la technique Hatsurei ho, l’usage de waka et des positions spécifiques des mains pour certaines pathologies, combinant les techniques du Reiki d’Usui, disponible aujourd’hui en langue française aux Edit. Niando.
Chujiro Hayashi : parcours et spécificité de son enseignement
Né à Tokyo en 1880, Chujiro Hayashi est généralement présenté comme un ancien officier de marine devenu l’un des élèves marquants d’Usui dans les dernières années de la vie de ce dernier. Les sources permettent de situer son importance dans la transmission du Reiki, mais plusieurs affirmations biographiques souvent répétées à son sujet demandent à être nuancées. Il est notamment préférable de distinguer ce qui relève des données documentées de ce qui procède d’une reconstruction ultérieure de sa figure.
La succession des présidents de l’Usui Reiki Ryoho Gakkai
Après la mort de Mikao Usui, l’Usui Reiki Ryoho Gakkai a connu plusieurs présidences successives, assurant la continuité institutionnelle du Reiki au Japon.
A la suite, les présidents de l’Usui Reiki Ryoho Gakkai ayant succédés à Usui sensei :
2ème Président - Ushida Jusaburo sensei (1865-1935), contre-amiral de la Marine. Il a formé de nombreux étudiants et est à l’origine de la calligraphie du mémorial d’Usui Sensei. C’est Masayuki Okada, Docteur en littérature et célèbre érudit, qui rédigea l'épitaphe, ce qui ne laisse aucun doute qu’Usui sensei et le Reiki Ryoho étaient bien acceptés par les intellectuels.
3ème Président - Taketomi Kanichi sensei (1878-1960), contre-amiral de la Marine. Il a souligné l'importance de percevoir le Reiki (Reiji ho) et le diagnostic. Il organisa des ateliers à l’"Inokashira Onshi koen", littéralement le "parc du cadeau impérial d’Inokashira", situé dans la partie ouest de Tokyo. Inauguré en 1918, le parc est l’un des premiers cédés par l’Empereur Taishô à la ville de Tokyo. Il abrite de nombreux temples et sanctuaires, dont un dédié à la déesse de l’amour "Benzaiten".
4ème Président - Watanabe Yoshiharu sensei, philosophe et professeur à Takaoka (préfecture de Toyama) dans une école supérieure de commerce. Il serait à l’origine de "Tanden Chiryo ho", le traitement par le tanden de 30 minutes.
5ème Président - Wanami Hoichi sensei (1883 -1975), vice-amiral de la Marine. On dit de lui qu’il avait beaucoup de connaissances et avait étudié la façon de "garder une bonne santé". Il propagea le Reiki Ryoho dans de nombreux lieux au Japon et donna souvent des conférences. A un âge avancé, il céda sa patientèle à Koyama sensei, la 6ème Présidente.
6ème Présidente - Koyama Kimiko sensei (1906-1999). Marièe à un professeur d'université, elle organisait des ateliers quatre fois par mois. La Gakkai comptait alors plus de 600 membres. Il y avait 13 filiales dans tout le Japon, qui rassemblaient 250 membres. Koyama sensei a laissé quelques revues importantes et des livres, mais que l’on ne trouve pas à la vente.
7ème Président - Kondo Masayoshi sensei, professeur d'université (1998). Il est dit qu’il s’est montré intransigeant vis-à-vis des personnes qui souhaitaient intégrer la Gakkai. Sans recommandation, il était impossible pour elles d’en devenir membre. Les membres, quant à eux, reçoivent l'ordre formel de ne rien révéler des enseignements qu’elle dispense sous peine de bannissement. Par voie de fait, elle est devenue une organisation de plus en plus secrète.
8ème Président - Takahashi Ichita, Président actuel depuis janvier 2010. A ce jour, nous n’avons aucune information le concernant.
Il ne reste plus que deux filiales rassemblant seulement 200 membres, une à Tokyo, siège de la Gakkai, et une à Kobe, capitale de la préfecture de Hyōgo, située sur l'île de Honshu. Les membres les plus anciens et les plus compétents sont âgés et en passe de mourir. Si cet état perdure, les enseignements de la Gakkai disparaitront complétement, comme ceux dans d’autres cultures qui ont refusé de s’ouvrir au monde. Ce n’est pourtant pas ce qu’Usui sensei avait souhaité ! Souhaitons que Takahashi Ichita soit plus ouvert !
Evolution des niveaux d’enseignement du Reiki après la mort de Mikao Usui
Après la mort d’Usui, la transmission du Reiki entre dans une phase de réorganisation. La clinique de Nakano et la Gakkai demeurent des pôles importants, mais les modalités d’enseignement évoluent. Cette période est décisive, car elle voit se préciser des distinctions entre plusieurs manières d’ordonner les niveaux, d’encadrer la pratique et de transmettre l’autorité pédagogique.
Nouvelle structuration des degrés d’enseignement
Les niveaux sont alors le plus souvent présentés comme organisés en Shoden, Okuden Zenki, Okuden Koki et Shinpiden. Au-delà de la terminologie, l’enjeu principal est celui de la légitimité de transmission : certains élèves accèdent progressivement à des fonctions d’assistance, puis d’enseignement, selon un processus où compétence pratique, confiance du maître et reconnaissance institutionnelle se combinent.
L’étudiant ne peut assister le professeur qu’une fois le niveau de Shinpiden atteint. Ce rôle d’assistant porte le nom de Shihan-Kaku, qui signifie «assistant du professeur». Lorsque le professeur juge que l’étudiant est prêt, il lui donne la possibilité de tenir ses propres réunions et d’avoir ses propres élèves. Ce statut est alors nommé Shihan, c’est-à-dire «professeur».
Le système des niveaux avant 1925 : l’ancien système des Menkyo
Avant 1925, les niveaux du Reiki reposaient sur l’ancien système des Menkyo. Le terme Menkyo se compose de «Men», qui signifie «se soustraire à, échapper», et de «Kyo», qui veut dire « permettre, autorisé ». Ce système fut élaboré par Jigoro Kano (1860-1938), fondateur du Judo (la Voie de la souplesse), dans le but de différencier les niveaux entre les pratiquants d’un art martial.
Le système des Menkyo : origines et implications
L’apparition du système des Menkyo correspond à une période de transition au sein des pratiques martiales japonaises, marquée par le passage progressif des Bugei, qui désignent les techniques guerrières traditionnelles, vers les Budo, la voie martiale fondée sur des principes plus philosophiques et éducatifs.
Selon Okuyama Shizan, le Menkyo confère à son détenteur une position particulière : « celui qui reçoit un Menkyo se soustrait à l’autorité du maître tout en étant autorisé à s’exprimer et à transmettre l’art martial. » Ce système implique une responsabilité totale de la part du pratiquant. Il lui revient de trouver sa juste place, tant dans sa progression personnelle que dans sa relation avec le maître et dans la préservation du contenu de l’enseignement. Cette dynamique, loin d’émanciper le disciple de façon absolue, renforce paradoxalement son lien avec le maître. La responsabilité, dans le cadre du Menkyo, devient partagée et individuelle, chaque partie étant engagée dans l’étude et la pratique de la Voie.
Le système des Menkyo se distingue également par son objectivité, plaçant le disciple face à ses propres responsabilités, au-delà d’un simple grade. L’obtention d’un Menkyo agit comme un révélateur : elle accélère l’émergence de l’ego de l’élève et met en lumière sa véritable nature, qu’elle soit cachée ou méconnue, de manière volontaire ou non.
La scission de Chujiro Hayashi et la fondation de sa propre école
Au début des années 1930, la trajectoire de Chujiro Hayashi se distingue plus nettement de celle de la Gakkai. Les récits disponibles évoquent des désaccords avec Taketomi Kanichi et une prise de distance progressive. Cet épisode est important, car il aide à comprendre comment le Reiki s’est ensuite différencié en plusieurs lignées, non seulement par succession, mais aussi par réorganisation concrète des pratiques et des cadres d’enseignement.
Les réactions de ses élèves ont probablement été diverses, mais la documentation ne permet pas toujours d’en restituer précisément l’ampleur. Ce que l’on peut retenir avec plus de sûreté, c’est que l’enseignement de Hayashi acquiert alors une identité propre, distincte de celle de la Gakkai tout en restant issu du cadre de l’Usui Reiki.
Hayashi semble également avoir systématisé davantage la formation, tant dans l’organisation des stages que dans l’usage de supports écrits. Cette évolution traduit une orientation plus clinique et plus codifiée de la pratique, qui jouera ensuite un rôle majeur dans la forme du Reiki transmise à Hawayo Takata.
Avec la fondation de sa propre structure, généralement désignée comme Hayashi Reiki Ryoho Kenkyu-kai, Hayashi contribue à faire émerger une lignée identifiable par ses choix pédagogiques, ses protocoles de soin et son mode de transmission. Cette différenciation n’efface pas l’héritage d’Usui, mais elle explique pourquoi l’histoire du Reiki ne peut être réduite à une seule continuité homogène.
Le parcours de Hawayo Takata au Japon et l’apprentissage du Reiki
En 1935, à la suite du décès de sa sœur, Hawayo Takata (1900-1980), une japonaise résidant à Hawaii, décide de rejoindre ses parents au Japon afin de soigner sa santé déclinante. Souffrant d’asthme venu s’ajouter à des douleurs abdominales persistantes, elle consulte à l’hôpital de Tokyo. Les médecins lui prescrivent alors trois semaines de repos ainsi qu’une alimentation équilibrée pour retrouver ses forces avant d’envisager une éventuelle intervention chirurgicale.
Guidée par une voix intérieure qui lui suggère de renoncer à l’opération, Hawayo Takata s’oriente vers des méthodes de soin moins invasives et sollicite l’avis d’un médecin. Celui-ci lui recommande la clinique de Reiki dirigée par Chujiro Hayashi. Durant quatre mois, elle s’y rend quotidiennement pour recevoir des soins, ce qui lui permet de recouvrer durablement la santé. Profondément marquée par cette expérience, elle exprime le souhait d’étudier le Reiki.
Le 10 décembre 1935, Hawayo Takata reçoit l’enseignement du niveau Shoden de la part de Chujiro Hayashi, chez qui elle séjourne pendant un an, accompagnée de ses deux autres sœurs. En 1937, avant son retour à Hawaii, elle obtient le niveau Okuden.
Le séjour de Chujiro Hayashi à Hawaii et la reconnaissance de Hawayo Takata
En 1937 et 1938, le séjour de Hayashi à Hawaii marque une étape décisive dans le passage du Reiki vers un contexte transpacifique. La reconnaissance accordée à Hawayo Takata lui confère une autorité de transmission qui permettra l’implantation durable d’une forme de Reiki issue de l’enseignement d’Hayashi, puis adaptée au contexte occidental.
La fin de Hayashi sensei et la transmission de son héritage
Le 10 mai 1940, afin d’éviter d’être mobilisé comme réserviste dans l’armée, Hayashi sensei met volontairement fin à ses jours par arrêt du cœur, un geste qu’il réalise en présence de ses étudiants ainsi que de Madame Takata.
Au cours de sa vie, Hayashi a formé treize enseignants de Reiki, parmi lesquels figurent Tatsumi San, Wasaburo Sugano, Shouoh Matsui, Hawayo Takata et son épouse Chie Hayashi. Chiyoko Yamaguchi, mère de Tadao Yamaguchi, fondateur du Jikiden Reiki, a également étudié auprès de Hayashi. Toutefois, elle n’a pas reçu le niveau Shinpiden de sa main, mais de l’un de ses oncles, Wasaburo Sugano.
Le contexte des réformes de 1947 et leur impact sur le Reiki
En 1947, le Japon connaît une période de bouleversements profonds sous l’influence du gouvernement américain, représenté dans le pays par le commandant Mac Arthur. L’empereur Hirohito et la population japonaise sont alors contraints de collaborer avec cette nouvelle autorité. Au cœur de ces changements, de nombreuses réformes politiques et sociales sont instaurées, transformant durablement la société japonaise.
Parmi les mesures adoptées figure l’interdiction totale de la médecine orientale. Cette décision conduit à la suppression de nombreuses thérapies manuelles, dont plus de trois cents étaient jusque-là recensées par la préfecture de Tokyo. Le Reiki fait partie des pratiques touchées par cette interdiction, ce qui explique que sa transmission et sa pratique aient été reléguées à la plus grande discrétion dans les années suivantes.
À la suite de ces restrictions, certains commentateurs ont avancé que le Reiki avait disparu du Japon. Cependant, cette affirmation est erronée : l’organisation Gakkaï fondée par Mikao Usui n’a jamais cessé d’exister et continue, encore aujourd’hui, à dispenser des enseignements à ses membres.
L’expansion du Reiki par Hawayo Takata et la diversification des lignées
À partir des années 1950, Hawayo Takata joue un rôle majeur dans la diffusion du Reiki en Amérique du Nord. Cette diffusion ne correspond pas à une simple reproduction du Reiki enseigné par Usui au Japon. Elle passe par le filtre de l’enseignement de Hayashi, puis par une nouvelle adaptation liée aux attentes, au langage et au contexte culturel de l’Occident.
Les vingt-deux maîtres formés par Takata ont ensuite contribué à la large expansion internationale de cette lignée. Leur rôle est central pour comprendre la diffusion du Reiki contemporain, en particulier dans sa forme occidentale.
Il est donc plus juste de parler, à propos de Takata, d’une reformulation du Reiki plutôt que d’une conservation intacte de la forme japonaise d’origine. L’Usui Shiki Ryoho qu’elle transmet procède d’une simplification et d’une reconfiguration du matériau reçu, ce qui explique à la fois sa cohérence interne et son écart avec certaines pratiques japonaises redécouvertes plus tard.
La transmission du Reiki après Hawayo Takata
Après le décès de Hawayo Takata en décembre 1980, le mouvement Reiki connaît une nouvelle étape décisive dans sa diffusion à l’échelle internationale. Sa petite-fille, Phyllis Lei Furumoto, devient alors l’unique enseignante de la discipline à cette période charnière. Afin de structurer et de perpétuer l’enseignement transmis par sa grand-mère, elle fonde l’association «Reiki Alliance», qui demeure active jusqu’à aujourd’hui et joue un rôle important dans la préservation et la diffusion de cette lignée particulière du Reiki.
Figure majeure au sein de la communauté Reiki, Phyllis Lei Furumoto reste engagée tout au long de sa vie dans la transmission de la pratique et dans la continuité de l’héritage familial.
Elle s’éteint le 31 mars 2019, demeurant ainsi l’un des derniers témoins directs de cette période clé de l’histoire du Reiki.
Phyllis Lei Furumoto devant le temple principal de Kurama-Yama
Source de l'image : The Reiki Association Community Magazine
On peut ainsi distinguer, à grands traits, plusieurs trajectoires historiques : une continuité institutionnelle japonaise liée à la Gakkai, une lignée issue de Hayashi avec ses propres choix de transmission, et une branche occidentale largement façonnée par Takata et ses successeurs. Cette distinction aide à comprendre pourquoi le terme « Reiki » recouvre aujourd’hui des pratiques parentes, mais non identiques.
Conclusion générale
À travers son histoire, ses textes de référence et ses formes de pratique, le Reiki apparaît comme une tradition complexe, située à la croisée d’un contexte japonais précis, de récits de transmission parfois hétérogènes et de réinterprétations successives, notamment occidentales. L’étude de Mikao Usui, de la Gakkai, de Hayashi, de Takata et des lignées ultérieures montre qu’il n’existe pas un Reiki unique et immobile, mais un ensemble de trajectoires apparentées qu’il convient de distinguer avec rigueur. Dans cette perspective, le présent document invite à tenir ensemble trois exigences : le sens critique face aux reconstructions historiques, l’attention portée aux sources et aux nuances de transmission, et le respect de la pratique comme expérience vécue, disciplinaire et intérieure. C’est dans cet équilibre entre histoire, discernement et pratique que le Reiki Ryoho peut être compris de la manière la plus juste.